L’incertitude va sauver le monde

Il existe un concept appelé « Fin de l’histoire », qui apparaît dans la philosophie de Hegel [1], et a été repris par un économiste américain, Francis Fukuyama, sous une forme sans doute plus accessible et plus séduisante. Ce que j’en ai retenu est que, progressivement, les démocraties vont gagner le monde, ce qui conduira à une fin de la guerre et à la fin de l’histoire, telle que nous l’entendons aujourd’hui, à savoir le ballet violent des nations.

Il s’agit donc d’un concept très positif, formulé de cette sorte dans les années 90 auquel, il est malheureusement vrai, le monde apporte peu de preuves aujourd’hui.

Non seulement je n’y crois guère – ce pourrait être un effet d’un pessimisme qui m’est naturel – mais je pense beaucoup de mal de cette idée.

Ce qui se donne à voir dans la fin de l’histoire et dans la fin de la guerre, est une paix durable, certes séduisante car je ne saurais un instant faire l’apologie de la guerre, qui va se prolonger éternellement, éternellement du point de vue de l’humanité bien entendu, c’est-à-dire aussi longtemps qu’il y aura des hommes sur la terre, ce qui réduit la perspective. Ainsi de la paix romaine par laquelle Rome mit fin pendant deux siècles aux luttes entre chefs rivaux; ainsi du projet d’Hitler avec un empire qui devait durer 1000 ans.

Ces deux exemples me suffisent déjà à jeter un doute sur un état du monde atteint par des puissances autoritaires, prêtes à toutes les guerres pour obtenir cette fin de la guerre. Certes m’objectera-t-on, la démocratie, c’est autre chose! À condition que le mot « démocratie » soit autre chose qu’une étiquette sur un système dominant qui, pour n’être pas militaire, n’en est peut-être pas moins conquérant et destructeur d’autres formes de civilisations. Et même si je n’ose ici porter une accusation aussi grave sur notre forme de société, il y a dans cette idée de « fin de l’histoire », quelque chose de l’ordre d’une certitude selon laquelle il n’y aurait plus jamais de guerre, c’est-à-dire une quelque chose qui se fige, quelque chose de mortifère.

Je vois là un excès de certitude, à l’oeuvre dans toute notre société. Il n’est pas bien vu de « ne pas savoir »; le prix de la baguette de pain pour un homme politique, ou le titre d’un ouvrage du dernier nobélisé [2] pour une ministre de la Culture: une ignorance, ou même une hésitation, et c’est un concert de huées. Bien au contraire, il faut savoir, il faut être compétent; ne pas savoir, ne pas être sûr, c’est être illégitime. Nos dirigeants politiques se font élire parce qu’ils savent, ou du moins prétendent savoir; ce qu’on leur reproche bientôt de ne pas faire quand leur impuissance se manifeste. Le héros moderne, c’est l’expert.

Or, le monde est malade de certitude. Le fanatisme: excès de certitude; le meurtre au servie de l’idéologie: excès de certitude; les guerres dévastatrices menées au nom d’une promesse de règlement rapide et définitif: excès de certitude. Ce qui mène le monde à éradiquer parce qu’on « sait » que telle ou telle chose est mauvaise. D’une certaine façon, les problèmes écologiques planétaires sont des enfants de la certitude.

Alors certes, toute incertitude n’est pas bonne en soi. Mais remettre de l’incertitude, c’est remettre de la marge de manoeuvre, c’est remettre donc du mouvement, c’est remettre de la vie. Accepter de ne pas savoir ou de ne pas savoir tout à fait, c’est ainsi que nous gagnerons en humilité davantage qu’un faisant des leçons de morale. Reconnaître que ce que nous savons se limite dans la sphère étroite de notre perception et des situations dans lesquelles nous baignons; ne pas répondre à tout, se laisser arrêter dans l’élan de l’action par le doute, être plus délicat par crainte d’être incompétent.

Alors, peut-être que l’incertitude sauvera le monde.

Ce que, bien sûr, je ne sais pas.

[1] Hegel – Phénoménologie de l’esprit (que je n’ai pas lu!)
[2] Qu’il ne soit pas dit que je dénigre Patrick Modiano, dont il est question ici et qui fut le sujet d’une colle qu’un journaliste posa à une ministre de la culture. J’ai encore le goût délicieux, sinon la mémoire exacte, de son ouvrage « Villa Triste ».

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