Douce incertitude

Ah ! Prédire l’avenir et savoir de quoi demain sera fait ! Ou alors, puisque l’usage de la boule de cristal ne s’est pas encore démocratisé, avoir un plan à l’épreuve de l’avenir, une sorte de martingale de la réussite qui nous permette de partir jouer au golf le mardi après-midi et, au retour, de pouvoir constater que les choses se sont passées exactement comme prévu. Supprimer l’incertain, traquer l’indéterminé, éradiquer l’accident.

À moins que…

À moins que l’incertain ne soit finalement notre meilleur ennemi. À moins qu’à vouloir s’en débarrasser, nous ne nous jetions à coup sûr dans des ennuis plus sérieux que ceux que l’incertain menace de nous apporter.

Le premier indice qui m’a fait jeter un œil différent sur le sujet est un article de l’abécédaire sur le bonheur de Christophe André, « Et n’oublie pas d’être heureux »[1], sur l’incertitude. Nous y apprenons que l’incertitude peut augmenter les émotions positives. À l’occasion d’une étude [2], des volontaires étaient appelés à choisir des cadeaux dans une liste. Selon différents scénarios, on leur annonçait ensuite qu’ils allaient obtenir un ou plusieurs cadeaux parmi ceux qu’ils avaient choisis. Les plus heureux se sont avérés être ceux à qui on annonçait qu’ils allaient obtenir à la fin un des cadeaux qu’ils avaient choisis, mais pas tous. Et l’auteur de conclure qu’il fallait acheter aux enfants des cadeaux de leur liste de Noël, mais pas tous, pour augmenter leur bonheur.

Après quoi, continue Christophe André, le bienfait de l’incertitude ne s’arrête pas là : un don reçu sans cause apparente, sans « pourquoi », un cadeau gratuit avec de l’incertitude sur son origine et sa motivation, provoque davantage de satisfaction[3]. Ce qui nous permet de nous interroger sur les bienfaits de la pure « méritocratie » : plus de justice, moins de bonheur…

Un autre auteur traite l’incertitude sur un autre registre, Nassim Nicholas Taleb, dans son dernier ouvrage, « Antifragile »[4] : à la fragilité, d’un verre par exemple ou de tout objet inanimé, il oppose non pas la robustesse, qui est une sorte d’indifférence aux chocs, aux accidents, à l’incertitude, mais « l’antifragilité », néologisme pour désigner la capacité – dans une certaine mesure – à se renforcer face aux aléas de l’existence, l’antifragilité qui est surtout l’apanage du biologique : nos défenses immunitaires augmentent grâce à l’exposition aux virus, nos muscles et notre constitution se renforcent sous la contrainte, les espèces en général s’adaptent aux vicissitudes de l’environnement et améliorent leur capital génétique ; le tout, comme nous l’avons dit, dans une certaine mesure et à condition de ne pas être un ours polaire.

La thèse de Taleb n’est pas tant de montrer les bienfaits de l’antifragilité, que de montrer sa nécessité à tous les niveaux, depuis l’individu jusqu’à la civilisation. Une nécessité pas toujours agréable puisqu’elle place le confort, la sécurité, la protection du côté des cadeaux empoisonnés de la vie. De même qu’un muscle inutilisé s’atrophie, de même qu’un organisme surprotégé se fragilise, de même notre société a besoin d’être « exposée », c’est-à-dire plongée dans un bain d’incertitude. L’enjeu étant bien sûr de conjuguer cette exposition avec la protection des plus faibles, autrement dit avec la justice sociale.

Je déduis de l’incertitude positive et de l’incertitude nécessaire, que ce qui allait de soi jusqu’ici, ne va plus tout à fait de la même façon, encore que nous sachions toutes ces choses d’une manière ou d’une autre ; la protection n’est pas un absolu à rechercher (et c’est sans doute un des secrets de la vitalité des entrepreneurs) ; l’imprévu pimente la vie, cet imprévu que nous croyons parfois être notre poison et qui est notre élixir de jouvence ; le vivant se nourrit de la vie qui va et vient, soumise à l’incertitude et susceptible de mourir, pour le bien suprême de tous.

Dans cette perspective, les organismes qui ne peuvent pas mourir, par exemple ceux que les Américains appellent les « too big to fail », sont les nécroses de notre société.

À noter que Christophe André interviendra au CJD le 18 novembre prochain à Boulogne-Billancourt.
Renseignements et inscriptions ici.

 

[1] Christophe André – N’oublie pas d’être heureux – Odile Jacob 2014

[2] Christophe André précise dans son ouvrage les références des études qui lui permettent d’affirmer les deux points que je mentionne ici

[3] Je constate avec amusement que cela rejoint, sur le plan des cadeaux de Noël, un article que j’ai écrit voici plusieurs années : http://www.quivogne.net/merci-pere-noel/

[4] Nassim Nicholas Taleb – Antifragile – Les Belles Lettres 2013. Je peine ici à résumer les plus de 500 pages !

 

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  • RegisM à 11 h 32 min le 20 octobre 2014

    De Nassim Nicholas, « Le cygne noir, pouvoir de l’incertitude » est aussi une très bonne lecture sur le rôle du hasard (chaos) dans la vie et son rejet au niveau intellectuel dans notre société. On veut que tout soit prévu et prévisible. Il y démontre qu’on considère comme des experts(génie) et des messies, ceux qui analysent les événements après coup.. alors qu’ils ne font qu’interpréter. dans la plupart des cas, ils n’auraient pas deviné ou prévu mieux u’un autre avant que le problème arrive…..

    • Laurent Quivogne à 11 h 54 min le 20 octobre 2014

      Oui, en effet, c’est son best seller; j’avais lu pour ma part le « hasard sauvage » qui me semblait dire un peu la même chose. Merci pour ton commentaire