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Terra incognita! Combien de rêves formés sur les parties blanches des cartes, zones inconnues pour des raisons géographiques ou politiques. Même si le monde de ma jeunesse avait déjà conquis la totalité des territoires de la planète, j’ai rêvé devant les cartes anciennes où les cartographes comblaient leur ignorance par des dessins de dragons ou autres créatures fabuleuses. hic sunt dracones, écrivaient les cartographes – ici, il y a les dragons, en latin – ici, il y a l’aventure, ici, il y a l’inconnu, ici, il y a le danger mais aussi les trésors, les découvertes, le fabuleux et la princesse qui dort et attend. D’ailleurs, l’enfant n’a nul besoin de zones blanches pour partir en aventure par l’imagination. Pour moi, ce fut le cap de Bonne-Espérance qui cristallisa dans mes premières années mes envies d’outre-mer; au point que, des années plus tard alors que j’avais eu la chance de pouvoir m’y rendre, j’ai pleuré sur la plage, là-bas, ému par l’enfant en moi réveillé.

Aujourd’hui, les terræ incognitæ ont disparu des cartes géographiques, hormis dans les profondeurs du sol ou des océans, dans l’espace intersidéral, hormis dans les rêves des enfants. Nous pouvons développer le sentiment que le monde nous appartient et que, nous appartenant, il est soumis à notre volonté et partout sous le regard des hommes et non seulement sous le regard des hommes, mais sous le regard millimétré de la société moderne. Il n’y a plus guère de place, sur la planète, pour l’imaginaire.

Face aux mystères du monde, les peuples d’autrefois invoquaient divinités et créatures et il y avait, dans l’univers mental humain, comme sur les cartes des géographes, des zones blanches que l’homme peuplait de créatures extraordinaires. Il y eut, dans l’histoire humaine, kyrielles de tentatives pour expliquer l’inexplicable ou, du moins, pour lui donner un visage et une apparence familière, depuis les croyances des sociétés traditionnelles jusqu’aux grandes religions.

On peut rire aujourd’hui des croyances pour expliquer la maladie, quand nous avons des microscopes; de l’invocation d’un sorcier pour conjurer le destin, de la frayeur devant la foudre et plus encore de croire un lieu envahi de créatures jamais vues, simplement par peur de l’inconnu… On peut rire, en pensant que nous avons fait le tour de la terre et que, nulle part, le mystère ne demeure, car nous avons colonisé le monde. Et, de fait, nombreux sont ceux qui pensent que ces croyances n’ont plus lieu d’être, qu’elles sont le reliquat d’une époque révolue, voire qu’il serait de salubrité publique de supprimer ces dogmes au nom desquels nombre d’atrocités furent pratiquées.

Quelle que soit la conception qu’on puisse avoir du divin ou du surnaturel, la métaphysique est œuvre de culture humaine; au même titre que l’art, la langue, les coutumes et le style de vie. Toutes choses que les entreprises de colonisation ont nié au nom de la civilisation contre la barbarie. C’est sans doute de bonne foi, en effet, que les conquérants ont mis des indigènes dans des réserves, leur ont interdit de pratiquer leur style de vie et, de gré ou de force, ont mené une opération d’acculturation qui ont fait disparaître des langues. Il reste aujourd’hui quelques 7000 langues dans le monde et il est probable qu’il en restera quelques centaines à la fin du siècle.[1] Le monde se rétrécit. Tout comme la biodiversité ou les ressources naturelles.

C’est pourquoi nous devons protéger les univers spirituels, au même titre que tant de choses menacées de notre monde; non seulement contre le prosélytisme et l’esprit de conquête d’autres religions mais aussi contre certaine forme d’athéisme militant qui vise à éradiquer l’idée même de Dieu. Ne serait-ce que pour nous garder, sous couvert de rationnel, de réduire la diversité du monde et la diversité des pensées; ne serait-ce que pour nous garder du penchant moderne qui est d’éradiquer. Préserver la diversité – au contraire de la manie moderne de l’optimisation – c’est donner une chance à l’humanité d’affronter les défis à venir. Préserver la diversité dans le monde matériel et dans le monde spirituel; préserver la diversité en nous.

[1] Jared Diamond – Le monde jusqu’à hier – Gallimard 2014