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Dans l’explosion créatrice de l’entre-deux guerres, au début des années 1930, le physicien Heisenberg a énoncé son principe d’incertitude, nouveau coup de boutoir contre les certitudes (voir l’article précédent). Ce principe, qui pourrait être l’étendard de la pensée contemporaine, peut aussi nous aider dans notre compréhension du monde, non seulement physique, mais aussi spirituel et dans nos comportements.

Le début du XXe siècle marque la fin des absolus. En sciences, la théorie de la relativité en atteste par son nom même: les phénomènes physiques ne sont plus des réalités absolues mais dépendent de l’observateur. Plus loin encore, du côté de l’infiniment petit cette fois, une théorie inconciliable aujourd’hui encore avec la relativité d’Einstein (qui s’occupe de l’infiniment grand) allait bouleverser d’avantage encore la conception du monde: la physique statistique. Celle-ci renonce aux certitudes et ne parle plus, par exemple, de la position d’une particule à un instant donné, mais de probabilité de présence.

Dans ce monde physique ainsi décrit, tout devient possible: il n’y a plus d’impossible mais seulement de l’improbable. Dans ce monde, une particule peut franchir un obstacle sans en avoir l’énergie nécessaire, à l’instar d’un cycliste qui pourrait franchir une colline sans donner un seul coup de pédale.

Dans ce monde – et nous abordons le fameux principe d’incertitude – l’ignorance ne peut plus reculer à l’infini, elle a ses remparts: le principe décrit des couples de grandeurs, par exemple la position et la vitesse(*), pour lesquelles la connaissance ne peut progresser à l’infini conjointement: plus on en sait sur la position, plus l’incertitude sera grande sur la vitesse et réciproquement. Dit simplement; on ne peut pas tout savoir. À croire qu’à cette époque, la science devient humble.

Cette humilité présumée me fait basculer sur les vertus, modèles d’absolu s’il en est. Pourtant, à l’instar du principe d’incertitude, nous voyons qu’elles se limitent les unes les autres: ce n’est plus l’ignorance qui désormais a ses remparts mais le vice, s’il faut appeler ainsi l’ennemi de la vertu.

Examinons les 4 vertus cardinales: courage, prudence, tempérance et justice: ce n’est pas un hasard si elles ont été décrites en groupe car des relations s’instaurent entre elles. Qu’est-ce que le courage sans la prudence, sinon de l’inconscience? Qu’est-ce à l’inverse que la prudence sans courage, sinon de la pusillanimité?

Qu’est-ce que la justice sans tempérance, sinon de l’intégrisme; qu’est-ce encore que la justice sans courage sinon le début de la corruption et des menaces; et que dire du monde d’ennui d’une tempérance sans courage, d’égoïsme d’une prudence sans justice…

Nous voyons donc que la pratique d’une vertu ne peut « monter jusqu’au ciel », mais qu’elle est limitée par la pratique d’autres vertus sans lesquelles la vertu cesse d’être vertueuse. Une vertu ne peut ainsi être considérée seule mais seulement dans un contexte qui, à la fois, la nourrit et lui donne sa vraie valeur et, à la fois, la limite par l’exercice d’équilibre entre toutes les vertus qu’il impose.

Notre société qui se targue d’élever le niveau de moralité, essentiellement par la mise en spectacle des vices du monde (ou prétendus tels), gagnerait sans doute à considérer l’irréductible incertitude qui frappe chaque chose en ce monde, en particulier les vertus, les valeurs, les principes, tous ces mots un peu grands pour nous, humbles humains.

(*) En toute rigueur, il ne s’agit pas de la vitesse mais de la grandeur physique apparentée appelée « quantité de mouvement »