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Au feu rouge, un vieil homme handicapé traverse très lentement avec crainte la chaussée; tout en lui dit sa peur que le flot de voitures sur quatre files ne s’élance avant qu’il n’ait atteint l’autre rive de la chaussée. Sic transit gloria mundi, pensé-je…

Qui sait ce que cet homme a été durant toutes ces années; qui sait les combats qu’il a menés, les victoires les défaites, qui sait toutes les joies et les peines. Qui sait pourquoi il a vécu. Et maintenant, l’heure approche et l’autre rive se rapproche. Déjà l’usure du temps a fait son ouvrage et peut-être – mais qui sait cela aussi – traverser cette rue est son grand souci quotidien. Toute une vie qui semble maintenant tenir dans ces quelques pas entre une rive et l’autre.

Ainsi passe la gloire du monde…

Toute l’histoire du monde est traversée par le triste constat que « Toi aussi tu es mortel », ainsi que le susurrait à l’oreille, l’esclave au général romain lors des triomphes. Les cimetières sont remplis de gens irremplaçables dit-on plus plaisamment tandis l’Ecclésiaste lance le célébrissime : « Vanité, vanité des vanités, tout est vanité et poursuite du vent… »

Derrière tous ces proverbes, derrière la compassion envers le vieillard, compassion qui cache mal la crainte, il y a l’étonnement immémorial : après quoi courent les hommes alors qu’ils courent à la mort ? A quoi bon vouloir faire de nos vies autre chose que ce qu’elles seront dans dix, cinquante ou cent ans, de la poussière ? Et n’est-ce pas folie de vouloir se survivre à soi-même quand, au déclin de nos jours, nous ne saurons nous-mêmes plus nous intéresser à nos œuvres, trop occupés à traverser la rue ?

Si encore nous étions immortels ! Alors il pourrait nous prendre l’envie de voir notre ouvrage durer, grandir, nous dépasser. Et le laïque d’envier un peu celui qui croit à la vie éternelle.

Mais rien n’ôte la peur de la mort, pas même la perspective de la résurrection, parce que nous savons bien que le mortel et l’immortel sont choses absolument distinctes. L’un est soumis au temps, l’autre non. Je dirais plutôt, l’un bénéficie du temps, le mortel, l’autre non. L’un a sa vie mesurée en années, l’autre non. L’un coule entre les deux rives de la naissance et de la mort, l’autre non ; et parce qu’il coule entre deux rives, alors il est fleuve. Fleuve tranquille ou fleuve puissant, là n’est pas la question mais c’est dire qu’un homme immortel serait marécage. C’est le temps sans doute qui a fait sortir l’homme de l’argile dans laquelle l’être immortel serait resté et c’est au temps et à ses outrages que nous devons nos civilisations.

Et dans le soulagement du vieillard qui atteint l’autre côté de la route, il y a sans doute la joie des œuvres passées…